Chronique Ciné de Bastien

Nom d’une frite ! Curieux hasard ou signe divin, c’est au moment où la Belgique retrouve sa météo pourrie typique que son cinéma connaît deux belles sorties : La tête la première, d’Amélie Van Elmbt, et Dead Man Talking de Patrick Ridremont. Petit retour sur ces deux films hors du commun, signes que le cinéma belge se porte bien en dehors de ses grands noms cannois.

 La tête la première

La tête la premièreAvant de parler du film, parlons de son histoire : Amélie Van Elmbt, 24 ans au compteur, issue de l’IAD, décide un beau jour de faire son premier long métrage coûte que coûte, à force de détermination et des 30 000 euros issus d’un héritage familial. La réalisatrice s’accroche et finit par terminer un film fait dans l’économie et l’urgence, mais aussi dans la passion et l’énergie. Et comme un miracle n’arrive jamais seul, voilà que le film est défendu par Jacques Doillon, cinéaste français émérite, proposé dans une section particulière de Cannes et soutenu pour sortir en salles ce mois d’octobre.

 Bien sûr, difficile de ne pas penser à certains cinéastes ou certains films quand on voit La tête la première, de ces morceaux de bravoure faits dans l’urgence, par amour du cinéma et sans le moindre sou. J’évoque bien sûr le maître en la matière, John Cassavetes, dont la cinéaste reprend le tourbillon des émotions, la fragilité dans ce qu’elle peut avoir de plus humaine. À cet égard, Alice de Lencquesaing (aperçue dans le sublime La naissance des pieuvres) et David Murgia (retenez le nom de ce comédien prolifique) portent le film sur leurs épaules bien solides pour leurs âges, créant une relation entre eux surprenante, mélange improbable d’attirance et de répulsion.

Bon, après, soyons francs, ce n’est pas non plus une révolution cinématographique : l’histoire d’errance et d’amour est archiconnue et tient sur un ticket de métro, et la direction d’acteur laisse parfois un peu à désirer, comme si les acteurs improvisaient alors que, comme l’a signalé la réalisatrice dans une rencontre avec le public à Liège, rien n’était le fruit du hasard vu les conditions de tournage. La force du film réside peut-être dans l’humour que la cinéaste comme ses comédiens ont su distiller par petites touches subtiles tout au long du récit, et qui empêche La tête la première de sombrer dans un pathos déjà vu et agaçant.

 Oui, La tête la première n’est pas exempt de défauts, et quiconque n’aime pas le cinéma qualifié « d’auteur » devra passer son chemin au risque d’être perdu ; il convient toutefois de défendre haut et fort ce film imparfait parce qu’il l’est justement, bancal mais plein de vie et de courage, et preuve qu’avec de la volonté, le rêve peut devenir réalité. Félicitations à l’équipe, félicitations à Amélie Van Elmbt que l’on souhaite vivement revoir, avec un vrai budget, le plus vite possible.

Dead Man Talking

Dead Man Talking La scène se passe à Bruxelles, en avril dernier. Dans le cadre d’une autre revue, votre humble serviteur se rend dans un petit snack, près de la gare de Bruxelles Luxembourg, pour y rencontrer Patrick Ridremont. Mais si, souvenez-vous, la voix de Be TV ! Bon, ça c’est pour les nazes qui ne connaissent pas son formidable passif d’improvisateur mais aussi de comédien dans des séries décalées de l’ère Canal + belge. Me voilà donc face à une idole de ma jeunesse télévisuelle, en train de manger une part de gâteau au chocolat (quand je crève de faim, le fourbe) et c’est quand j’ai fini de bousculer mon voisin de derrière pour m’asseoir que l’on commence à parler.

 Dead Man Talking ? L’histoire d’un mec qui décide de parler sans s’arrêter pour retarder son exécution. Pas évident comme point de départ. « C’est assez drôle car les gens qui l’ont vu ont du mal à le caser, on ne sait pas si c’est une comédie, un drame, une tragédie, certains y voient une fable, c’est difficile pour chacun de définir ce qu’ils ont vu. Je me dis donc que j’ai touché à quelque chose de nouveau, et ça me plaît. Bon, dis comme ça on croirait que je me la pète, mais c’est la vérité ! ». Blagueur, le Patrick ? Pas qu’un peu ! Et fier de ses origines avec ça. « Dead Man Talking est plus un hommage au théâtre qu’au cinéma. Quand j’ai commencé à écrire, j’étais persuadé de ne pas avoir d’argent, donc je me devais d’attirer des acteurs, avec de vrais rôles bien construits pour eux. Ce n’est pas un film avec des courses-poursuites, mais des personnages très forts qui s’envoient des répliques constamment, et ça, ça plaît aux acteurs ! »

 Voilà enfin mon café. On cause alors cinéma américain, matériel de tournage et autres anecdotes cocasses. Au fur et à mesure que l’après-midi passe, mon corps se raidit autant que mon biscuit ramollit dans le café au son de la voix suave et envoûtante de mon interlocuteur. J’en virerais presque ma cuti si ma copine ne me tuerait pas dès le pas franchi. Patrick me vante les mérites de son casting cinq étoiles, je bois ses paroles au lieu de mon café et me mets à rêver de son film, que je n’ai pas encore vu.

 Six mois plus tard, voilà que Dead Man Talking sort, avec trop peu de bruit autour de lui, trop peu de gens qui souhaitent prêter une oreille aux propos d’un condamné à mort qui veut vivre, un comique qui veut devenir sérieux, un artiste qui veut être reconnu pour ce qu’il est : génial. Faites comme moi et augmenter votre sonotone : vous ne le regretterez pas.  

 Bastien Martin