JEAN-JACQUES ROUSSEAU, L’ART DU CINÉMA

Les frères Dardenne, Bouli Lanners, Joachim Lafosse : dès qu’on parle de cinéma belge, en ces temps du Festival de Cannes, on n’entend que ces noms-là. Pourtant, un autre cinéaste, assurément belge lui aussi, a eu les honneurs de la Croisette il y a quelques années, et provient justement de Charleroi : l’iconoclaste Jean Jacques Rousseau. Lequel aura justement droit à une séance spéciale ce vendredi 1er juin à 20h au Cinéma Le Parc.

 On ignore son âge et son visage, car les connaître serait synonyme pour lui du vol de son âme. Avant d’être un cinéaste, Jean-Jacques Rousseau est un personnage : mystique, allumé, survolté, passionné, autodidacte, unique. Son image, tout le monde la connaît : celle d’un bonhomme qui en impose de par sa présence, à l’allure de motard, portant inlassablement sa fameuse cagoule noire. Rousseau, c’est aussi l’homme aux phrases marquantes : quand on lui parle du budget ridiculement petit de ses films, il répond fièrement « si j’avais l’argent de Spielberg, je ferais de meilleurs films. Si Spielberg avait mon argent, il ne ferait pas de cinéma ! »

 Système D pour Séries Z

 Il est vrai que les films de Rousseau ne se font pas dans la légèreté : avec des budgets allant de 250 à 2500 euros maximum, le plus souvent en dessous du premier chiffre, difficile de faire du cinéma commercialement admis. Mais ça tombe bien, car le cinéaste ne se situe pas dans cette veine-là : s’autoproclamant « cinéaste de l’absurde », il est aussi le dernier pilier du surréalisme belge, n’ayant pas peur de recourir à des cartons surprenants (un « 20 ans plus tard » en introduction !), à tourner des suites avant de réaliser le film original ou encore à employer des soldats de plomb et la musique de Barry Lyndon pour recréer une bataille napoléonienne dans Les marcheurs de la grande armée en 1977. Tout le cinéma de Rousseau peut se résumer dans ce plan d’ailleurs : un amour du 7ème art, du grand, qui transcende le kitsch de sa réalisation. Kitsch, vraiment ? Doit-on rappeler qu’à son âge d’or, Hollywood utilisait les stock-shots, autrement dit des plans tournés pour les news et réemployés dans les films, avec une rupture très nette dans la qualité de l’image ? Non, Jean-Jacques Rousseau n’est pas kitsch : il est débrouillard. Tel un Samuel Fuller, il tire au fusil sur le tournage pour aider les acteurs à ressentir l’émotion de la scène. Tel Stanley Kubrick, son modèle, il utilise des travellings symboliques. Le tout dans une maladresse confondante, au début, mais qui le temps aidant devient l’apprentissage de tout un langage cinématographique propre au cinéaste. Une vraie patte d’auteur, au sens le plus noble du terme, comme ne l’aurait pas renié la Nouvelle Vague française dont, finalement, Rousseau reprend les éléments : un scénario aléatoire et souvent modifié sur le tournage (ce que Rousseau appelle un « cinéma d’instinct »), un tournage avec du matériel léger, et une absence de vedettes (Rousseau n’emploie que des comédiens amateurs, recrutés au hasard de rencontres, séduit par des faciès, pour un cinéma « de gueules » comme le cinéma français de la grande époque). Un univers qui a enfin été dévoilé au grand jour par Frédéric Sojcher en 2005 dans Cinéastes à tous prix.

 Justice doit être faite

 Grand admirateur de Stanley Kubrick, Jean-Jacques Rousseau est surnommé affectueusement par son ami Noël Godin le « Ed Wood belge », du nom du « plus mauvais réalisateur de tous les temps » d’après les intellectuels, mais qui surtout se moquait des critiques pour faire des films qu’il aimait envers et contre tout. Bertrand Tavernier, tout aussi affectueusement, a d’ailleurs dit que Rousseau était « entre Stanley Kubrick et Ed Wood », car la marge y est grande mais pas inaccessible. Pourtant, consciemment ou non, Rousseau s’approche d’autres cinémas, de ceux aujourd’hui considérés comme incontournables et pourtant décriés en leur temps : tel un Takeshi Kitano, l’univers de Rousseau est une poésie morbide ; tel un Jack Arnold (dont le film La créature du lac noir serait son premier choc cinématographique) il transcende la série B par la construction d’une ambiance sonore ; tel les Monty Python dans Sacré Graal !, il détourne la logique pour parvenir à ses fins. Oui, qu’on se le dise, Jean-Jacques Rousseau est un cinéaste à part entière, non reconnu par la profession et pourtant supérieur à bien des prétentieux sortis d’écoles de cinéma car lui, plus que tout autre, ne vit pas de son art, mais vit pour son art, si dérangeant soit-il. C’est pour ça qu’on l’aime.

 

Bastien Martin

Le cinéma Le Parc diffusera ce 1er juin deux films de Rousseau : Le 1er juillet chez Olga et Le crépuscule des monstres, ainsi qu’un court métrage documentaire sur le réalisateur. Plus d’infos : http://www.cineleparc.be/evenements/seances-speciales/ ainsi que sur le site de Jean-Jacques Rousseau http://www.infojjr.be/