La critique littéraire: « La question humaine » de François EMMANUEL

Concis, implacable, empreint d’austérité,  ce récit traduit en onze langues fut adapté au cinéma en 2007 par Nicolas Klotz – avec Mathieu Almaric et Michael Lonsdale dans les rôles principaux. Engendrée par l’esprit aiguisé du psychothérapeute belge François Emmanuel, l’œuvre fut éditée pour la première fois à l’aube du vingt et unième siècle. Douze ans plus tard, ce conte moderne ne présente aucune trace de péremption: la froideur, la grisaille bureaucratique et l’aura de démence qui constituent sa trame se révèlent intactes.

Simon, psychologue d’entreprise, se voit chargé d’analyser la santé mentale du directeur général d’une grande société allemande, soupçonné de sombrer dans la folie. Contraint d’accepter cette mission, l’homme n’imagine pas un instant l’ampleur de la remise en question qu’elle va provoquer chez lui.

Au cœur de La question humaine, capitalisme et nazisme se superposent pour dénoncer la part la plus sombre de l’homme, faite de secrets, de délation, de lâcheté, de perte d’éthique. D’oubli de valeurs essentielles. La narration se fait en je, les dialogues sont rares. Le style est incisif, précis. L’écriture, distante et maitrisée, analyse plus qu’elle ne raconte, au risque de laisser trop peu de place aux sentiments. L’auteur semble décortiquer l’esprit de ses personnages, étalant leurs travers sous la lumière crue des néons. Le thème récurrent de la musique, loin d’alléger l’atmosphère du roman, se révèle un élément déclencheur de tensions. La déshumanisation est le maître mot de l’histoire! François Emmanuel nous livre un texte difficile, moins par la forme que par le fond : malaise ambiant, contexte bureaucratique morose…le lecteur devra s’accrocher à cette question humaine qui, bien que brève et très justement posée, provoque parfois l’ennui.

Morceau choisi:

« J’attribuais aussi mon malaise à l’espèce d’aura mortuaire qui émanait de cet homme, l’extrême tension qui engonçait ses gestes, la sécheresse de ses phrases, comme s’il ne connaissait face à l’autre que le registre de l’ordre ou de la consigne. Je choisis le mot mortuaire, me souvenant qu’il me semblait habité autant par la mort que par le meurtre, dans son regard les glissements très rapides de la fureur à l’inquiétude me faisaient hésiter entre les deux faces de la pulsion. »

 

Aurore Valentine